- (Cyril)
Alors ? Y'a-t-il du neuf, sur votre ligne ?
- (moi)
Du Neuf ? Certainement pas... je préférerais
du Télé 2.
- (Cyril)
Ah ? Ça ne marche pas ?
- (moi)
A votre avis ?
- (Cyril)
...
- (moi)
Eh bien non ! C'est toujours sans synchro.
Vous savez, si vous comptez sur la magie...
- (Cyril)
Ce n'est pas de la magie. Nous venons de faire
le point avec les opérateurs, et donc, euh...
- (moi)
Donc quoi ? Ils vous ont dit que ça marchait,
les opérateurs ? Alors ce sont des menteurs.
- (Cyril)
Non, non. Ils n'ont pas dit ça. Mais ça
devait être mis en service aujourd'hui. Lundi, ils nous
ont dit.
- (moi)
Oui. Et nous sommes lundi.
- (Cyril)
Lundi, ça peut être le matin, l'après-midi,
le soir ou même la nuit, vous savez.
- (moi)
Oui, oui. Bien sûr ! Là déjà,
c'est sûr que pour aujourd'hui ce n'est ni le matin,
ni l'après-midi. Pour le soir, ils ont intérêt
à faire vinaigre. Pour la nuit, ils ont encore leur
chance. Mais des lundis, je vous rassure, il y en aura d'autres.
Il y en a un pratiquement chaque semaine. Prenez votre mal
en patience. Moi vous voyez, je ne suis même plus étonné.
Alors détendez-vous !
- (Cyril)
Mais je vous assure que...
- (moi)
Ce qui est bien avec vous - ne le prenez pas mal
- c'est que vous êtes capable de m'assurer des tas de
choses avec une assurance - c'est le cas de le dire - absolument
inébranlable, et que même devant les faits vous
refusez avec aplomb de reconnaître que vous ne me racontez
que des bobards.
- (Cyril)
Mais pas du tout, je...
- (moi)
Attendez ! Ne vous vexez pas ! Je ne
prétends pas que les bobards, c'est vous qui les inventez...
- (Cyril)
Ah ça, non !
- (moi)
Je le reconnais volontiers : votre tâche
est ingrate. Votre équipe doit ramer, quand même,
pour trouver à chaque fois quelque chose à me
dire que je puisse faire semblant de croire...
- (Cyril)
On n'essaie pas de vous faire croire...
- (moi)
Allons Cyril ! Il y a un moment où
il faut accepter d'être enfin raisonnable. Près
de deux mois après la panne, quatre semaines après
que je vous aie moi-même indiqué d'où
venait le problème, même le plus crétin
de vos clients - moi, en l'occurrence - ne peut plus croire
un traître mot de ce qu'on vous dit de me dire. Admettez-le,
et voilà ! En définitive, c'est vous qui
me faites de la peine maintenant, alors j'essaie de vous remonter
le moral, vous voyez bien.
- (Cyril)
Oui, oui, je vois. Mais il se pourrait bien que
la connexion se rétablisse dans les heures qui viennent,
vous savez.
- (moi)
Bien sûr ! bien sûr ! Je
ne veux surtout pas vous contrarier, je vois bien que vous
prenez cela très à cœur, et c'est tout
à votre honneur. Que la connexion se rétablisse !
Et vous aussi, par la même occasion. Alors bonne soirée !
Vous admettrez que
je suis plutôt sympa avec ce pauvre Cyril, que j'ai senti
désespéré. Mes paroles lui auront remonté
le moral, j'en suis convaincu. Rien ne me fait plus plaisir,
quand dans une journée j'ai l'occasion de remettre sur
la voie de la sérénité les âmes sensibles
qui perdent pied. Aujourd'hui, j'ai le sentiment du devoir accompli.
Pas tout à
fait quand même : il reste un peu moins de six heures
pour assister au miracle.
Des soirées
comme celles-là sont rares : il faut savoir en goûter
chaque instant, en égréner chaque minute, en distiller
chaque seconde. Ça tombe bien : on diffuse « Milou
en mai » sur TV5-Monde, il est prévu
que cela se termine à minuit moins deux.
Je vais me faire
une soirée « omelette aux herbes - Milou en mai
- ADSL Télé2 - Champagne », je ne vous
dis que ça !
J'adore TV5-Monde.
Repu par mon omelette, j'essaie d'oublier la fin du film que
j'ai déjà vu trois fois, pour avoir la surprise.
En pleine campagne de manifestations anti-CPE, je trouve ça
bien vu de la part de TV5-Monde de diffuser cette chronique
bourgeoise d'un mai 68 vécu dans la France profonde.
Miou-miou, Piccoli, Carette, Berléand... ah ! quelle
soirée !
Nom d'un chien !
Le générique de fin !
Je me précipite
vers les marches de l'escalier du sous-sol, et je m'y assieds,
une coupe à portée de la main, la bouteille tout
juste sortie du réfrigérateur, peut-être
un peu trop frappée, mais bon ! on ne va pas faire
la fine bouche.
23 h 59... le
voyant clignote encore.
Je retiens ma respiration.
Mes mains sont moites. Je dois essuyer mes lunettes, couvertes
de sueur.
Encore 15 secondes...
Dans la cuisine,
juste au-dessus de l'escalier, j'ai réglé le transistor
sur France-Inter, et j'ai monté le son pour pouvoir entendre
les « quatre tops ».
«... top...
top... top... top »
Il est minuit. Les
infos sont annoncées sur France-Inter.
J'écarquille les yeux.
Mais le modem clignote toujours.
On est mardi, maintenant !
Réveille-toi, modem, bon sang de bonsoir !
Peut-être
faut-il le resetter, depuis plus d'un mois qu'il clignote !
Je me rue sur
le modem. Je l'éteins. J'attends cinq secondes. Je le
rallume. J'attends.
Le premier voyant
s'éclaire : c'est le courant.
Le second voyant s'éclaire : c'est la ligne.
Le troisième voyant, c'est la synchro : attention...
attention...
Purée
de b.... de m....!
le voyant clignote !
La synchro n'est
toujours pas revenue. Il doit bien rigoler Cyril. Il s'est bien
foutu de moi !
C'est pas ce soir
que je vais me saoûler au champagne, moi...